Philippe Vauchel La grande vacance.

Publié le par worcq

je l'ai vu hier vendredi 5 octobre à Tournai, j'ai ri mais j'ai eu l'impression de flirter avec un tabou, c'est sur, nous vivons immortels et quand vient l'heure, on n'a pas envie que cela dure...
Merci pour cette "bonne heure" à découvrir les prototypes que nous sommes.
Le Livre d'or, n'hésitez pas à l'éveiller de vos commentaires ici ou sur d'autres pages...


La Grande Vacance



c'était en 2004
Il faut remettre la mort au centre de nos vies.

La petite salle de l'Atelier du Théâtre de la place des Martyrs est remplie. Plus une seule place libre à trouver. Et cependant, un petit homme entre, le regard un peu illuminé. Il tient une petite valise qu’il dépose tout à côté d’un petit podium et s’assied sur ce petit praticable. . Il regarde les spectateurs un long moment et tout à coup s’écrie :

Je suis gémeau.
J’adore les boulettes frites sauce tomate.
J’ai été scout…ouistiti.
Je suis employé à durée déterminée.
Célibataire mais pas dans la vie.
Je suis procrastinateur , je remets toujours à demain ce que je peux faire aujourd’hui.
J’ai fait des choses. .qui sont encore infiniment moins nombreuses que les choses
Que je n’ai pas faites.
Je suis dégarni, ça me tue !

C’est le début du spectacle de et par Philippe Vauchel , un comédien que nous voyons souvent sur nos scènes belges(dernièrement encore , au Théâtre Le Public , dans le spectacle Feydeau). Il est petit, un peu rondouillard, a une bonne bouille et est terriblement sympathique.

-Quel posthume allez-vous me tailler ?
-Qu’importe…
-Je veux un départ en fanfare pour que résonnent les battements de la grosse caisse…en sapin !


-Pourquoi ce spectacle à une voix ? Pourquoi ce thème? Pourquoi un acteur , un théâtre et la mort ?

Philippe Vauchel : Sans doute parce que le théâtre est par excellence le lieu où le mort parle… N’est-ce pas rassurant un tel lieu au sein d’une société qui vit de plus en plus dans un parfait déni de la mort ? J’avais juste envie de poser au théâtre des questions, non à l’ordre du jour mais au désordre du jour ! Juste un souhait : pas de mort du dehors, pas de mort objet de discours mais une approche de la mort du dedans…celle qui nous fera peut-être« mourir vivant »

Philippe Vauchel pensait à ce de spectacle depuis très longtemps. Il appartient au monde rural. Il a observé dans sa campagne natale les gens qui l’entouraient et les a fixés à jamais dans son esprit. Il y a une grande sincérité dans ses propos ; il dit de grandes vérités, il aborde des thèmes graves mais il le fait avec humour, sa bonhomie et son sourire craquant..

Qu’on soit de la race des optimistes , des couches-tôt, des catholiques ,des catholiques pratiquants , des catholiques pratiquant un sport… Nous allons tous mourir
Alors où me ranger évidemment ?
Où me ranger…merveilleuse intersection que je suis ?
OK, j’appartiens à la race des 41-42, 42 avec une semelle parfois…
D’accord , il y en a d’autres.. Mais qui dans la race des 41-42, 42 avec une semelle parfois a son brevet de 50 mètres brasse ?
Peut-être y en a-t-il ? supposons. ! ok, admettons !

Et il va répéter souvent ces deux verbes : supposons…admettons ! admettons, supposons…

Daniel Scahaise ( directeur du Théâtre des Martyrs) : Philippe est un boulimique de théâtre, écorché , intranquille et touche-à-tout. C’et une personnalité généreuse et sincère déployant un univers attentif, pétillant , ouvert…

Peut-être allez , admettons encore qu’il y en ai.
Mais combien font l’amour de plus en plus rarement?
Oui, c’est peut-être pas un bon exemple.
Admettons.
Combien sont très attachés à un poisson rouge d’au moins 12 ans , le seul dans l’aquarium ! Ha ! qui ?

Frédéric Dussenne : Philippe, c’est une histoire de tendresse. Je ne devrais pas être là. J’ai beaucoup trop de travail cette année. Mais comment lui résister quand ses yeux s’allument et que sa voix s’enroue ?

Qui a exactement les mêmes masques africains que moi ? Les mêmes somnifères ?
Oui, on peut dire « mais enfin, tout ça c’est des possessions matérielles… » Vous voulez qu’on devienne plus intérieur , ok.
Qui ressent exactement la même chose que moi quand j’entends les cors de chasse ?
Je suis sûr qu’il n’y a personne qui ressent exactement ce que je ressens quand j’entends les cors de chasse, quand je lis Olga Tokarczuck , auteur polonais que j’adore.

Benoît Van Dorslaer ( son ami et metteur en scène) :« Il faut mettre la mort au centre de nos vies ! » titre la conférence que veut défendre notre orateur… Thème dur pour un poète écorché…Mais les vraies questions surgissent. L’humanité a la vie dure et la conférence dérape…Finalement c’est peut-être la vie qu’il faut mettre au centre de la mort ? Eternel débat…Jubilatoire…

Je suis un prototype ! C’est-à-dire le premier exemplaire d’un modèle qui n’a qu’un exemplaire : moi.
Je suis originel et original peut-être, originel forcément.
Mon boucher me reconnaît ! Connaît mes goûts particuliers, du boudin de Liège , saucisson d’Ardenne… Me connaît ! Des tas de gens me connaissent !

Et Philippe Vauchel arpente la petite scène de la petite salle de l'Atelier du Théâtre de la place des Martyrs de long en large, s’adressant au public , s’en rapprochant, bondissant sur le petit praticable pour lancer un mot au vol , amplifié par le micro…

La mort n’est pas rationnelle…

Xavier Rijs : Quel décor pour ce spectacle conférence ? Aucun…Absolument rien. Il ne faut même pas de comédien. Mais il y en a un…et il veut dire des choses avant « la grande vacance « . Alors , peut-être lui donner un bureau et une chaise , et le laisser conférencer sur le sujet. Tout simplement. Si ce n’est que la chaise s’insurge ,que le micro répond , que le bureau devient grande pierre , que la lampe l’interroge, que les coulisses menacent le plateau … ?

Bon appétit !
Quoi ? Et mangez ceci est mon corps ? ceci est mon sang? Ca, ça va ?
Anthropophages ! très spirituels…Mais..anthropophages !
Non, les croque-morts sont un peu les chefs-coq qui accommodent nos restes !
Quand on pense qu’avant les croque-morts croquaient l’orteil du mort pour vérifier si…
Ca doit être gai de croquer un croque-mort pour le plaisir de l’arrière-goût !

Un peu plus d’une heure de cette « conférence exceptionnelle » donnée par Philippe Vauchel, pleine d’esprit, de bons mots, de pensées profondes, de réflexions surprenantes , de vérités, de propos macabres et bien vivants, de communication , d’amitié. On a l’impression d’être avec un ami qui vous livre ses secrets, ses mots secrets, ses désirs secrets…On est bien et on resterait bien davantage encore en sa compagnie.

Et voilà, la fin approche…
Et donc j’affronte le rideau final…
Il faut que j’y aille…
Pour mon départ en grande vacance
Ni fleur , ni couronne,
Ni orchestre , ni choucroute
Quoique…
Je vous remercie d’être venus si nombreux…

Philippe Vauchel reprend sa petite valise et sort précipitamment de la salle.
Une jeune fille entre et présente un plateau de pistolets…

Nous quittons la petite salle de l'Atelier du Théâtre de la place des Martyrs, heureux de ce moment passé avec « la mort » , pour autant que nous ne soyons pas « mort « de rire !

(Extraits du texte de Philippe Vauchel)

Roger Simons


Piqué sur internet ce témoignage suite au spectacle à Mouscron en 2006

ddh: La fête de la communauté française a été célébrée généreusement et dans la joie à Mouscron : un spectacle gratuit au Staquet mais pas n’importe lequel : un acteur de talent nous fut prêté. Imper mastic, valise à la main, l’air ahuri, voyageur un peu perdu dans ce vaste monde : tel se présente Philippe Vauchel. Il se dit « procrastineur » , plutôt remettre au lendemain ce que l’on peut faire le jour même, un homme comme tout le monde donc, normal quoi, mais quand même… il se dit aussi un prototype et, au fond, chaque individu est un prototype, un mortel pourtant. Et voilà qu’il analyse la mort et tous les comportements des gens face à celle-ci qu’on ne veut nommer mais inéluctable. Avec beaucoup d’adresse, de tact Philippe Vauchel arrive même à nous faire sourire sur un sujet aussi grave. Il faut ajouter que sa palette de couleurs est bien étoffée : gestuelle, grimaces, jeux de mots, moments de silence, passant de l’un à l’autre avec habileté au plus grand plaisir des spectateurs. Il y a chez Philippe Vauchel les jongleries de mots de Bruno Coppens, les mimiques de Michel Lebb et l’humour de Raymond Devos : trois en un pour une lessive complète de cerveau, effaçant toute trace de mélancolie !


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